Brèves de métro

Brêves de métro

Paris. Je trainais mes sacs d’un métro à l’autre pour rejoindre mon joli point de chute du 15ème. Moi qui ne prends jamais les transports en commun à Bruxelles, trop mal habitée à dégainer mes clés de voiture à chaque fois qu’il y a un déplacement à opérer, j’avoue réapprécier de zoner dans les wagons, observatrice de cette faune urbaine et souterraine. Il faut dire que comme je passe  maximum une petite journée par mois dans la belle capitale, pas le temps de subir les agressions répétées de cette foule compacte agglutinée dans les rames ; là je prends mon temps, évitant les heures de pointe, et j’observe.  C’est un peu mon café en terrasse d’avant… le soleil, le Perrier tranche et le Elle en moins. De ces observations sont nées ces brêves de métro…

La nouvelle misère

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Gare de Lyon >> Concorde. A côté de mon strapontin est assise une « jeune fille » dans la vingtaine (si si c’est le mot qui m’est venu spontanément ! Mon dieu que je suis vieille !!^^) qui revient d’une semaine de backpacking en Andalousie. Ses 2 amies nous font face. Elle raconte qu’elle est déçue que le coach surfing n’est pas fonctionné, que Séville est magnifique, qu’elle aurait aimé passer du temps à Cordou qui, lui avait-on dit, est une ville magnifique…

Nous sommes alors coupées (elle dans son récit et moi dans mon écoute) par un homme à l’accent du sud ouest, dont la voix semble avancer depuis le fond de la rame.

« Bonsoir Mesdames, Bonsoir Messieurs. Je suis désolé de passer parmi vous mais sachez que ce n’est pas de gaieté de coeur. J’ai 65 ans et ayant travaillé toute ma vie dans la restauration, j’ai découvert au moment de ma retraite que tous mes emplois n’avaient pas été déclarés ou très peu. Je me retrouve malgré moi dans une situation d’une grande précarité. Vous pouvez imaginer la gêne que cela représente de passer parmi vous. Si vous pouvez m’aider d’une petite pièce ou d’un ticket restaurant pour me permettre de manger au moins un fois par jour. Bonsoir Madame, Bonsoir Monsieur, vous auriez une petite pièce ou un ticket restaurant ? Madame, une petite pièce ? Bonsoir Monsieur... »

Il ne s’arrête pas à notre niveau tant il y a du monde au centre de la rame, mais je vois à leur regard qu’elles ne comprennent pas comment une personne aussi «normale» peut avoir besoin de mendier. Ma voisine glisse à ses copines qu’elle n’a jamais vu un retraité mendier auparavant. Elle n’imagine pas son grand-père faire la manche. « Tu te rends compte ? Il a l’air complètement normal ce monsieur, bien habillé, poli, qui sait parler… moi je le crois quand il dit qu’il a travaillé toute sa vie… Mais pourquoi il ne continue pas à travailler alors ? C’est dingue de devoir s’abaisser à mendier quand on a eu une vie normale jusque-là ! » « Quand tu mendies, tu n’en aies plus à vivre mais à survivre ! lui répond son amie. « Tu ne penses plus à devoir bosser mais juste à pouvoir bouffer et avoir un toit au-dessus de ta tête ! » Je sens que la vision de ces nouveaux pauvres les dérange et les choque aussi, car ils revêtent  un visage proche et familier.  Naturellement elles en sont venues à parler élections. « Putain, 5 ans de socialisme et les retraités se retrouvent à mendier dans le métro… vraiment pourquoi Mélanchon n’est pas passé ! Lui il avait une vision, lui il aurait aidé les basses classes. Lui, il aurait défendu le petit peuple ! Laisse tomber avec Le Pen, elle est trop pourrie de l’intérieur ! Et Macron ! Pffff ! Mais c’est une blague ce mec ! Et dans 5 ans, ça sera quoi ? » Elle finit par un « ce n’est pas près de s’arranger de toute façon, vraiment ça fait peur » qui ne laisse aucune trace d’espoir dans l’avenir. Elle a vingt ans.

Tirer sur la corde

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Station Concorde. Alors que je marche vers la ligne 12, une dame âgée m’accoste. Elle doit se rendre à Gare de l’Est, et ne sait pas comment faire. On regarde la carte, la signalétique de la station et je lui indique son chemin en lui demandant si ça va aller. Elle est touchée que je prenne du temps, m’expliquant qu’elle doit se débrouiller toute seule, qu’elle est veuve maintenant, qu’elle a 81 ans et toutes ses dents, qu’elle est très reconnaissante envers la vie de lui permettre de toujours être valide, qu’elle aimerait des fois prendre un taxi ou un Hubert comme disent les jeunes pour aller plus vite parce que les couloirs du métro ça fatigue, mais bon c’est cher voyez-vous. Avec la carte (vermeille) on ne paie pas cher, alors c’est bien, ça permet de sortir un peu… Parce que ce n’est pas facile tous les jours vous savez, on taxe les plus modestes en France… et ce n’est pas près de changer, mais bon je ne vais pas vous embêter, ni me plaindre ! Les jeunes comme vous (merci !) c’est toujours pressés avec le téléphone mobile à la main et le temps pour rien ni personne. Enfin si, y’a le Facebook comme vous dites… une drôle d’invention quand même… enfin je n’y connais rien, je suis bien trop vieille pour ça… Elle me remercie, puis s’éclipse.

Pas de petites économies

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Gare du Nord. Thalys. J’en ai plein les pattes et n’aspire qu’à une chose : lire mon nouveau Jean-Paul Dubois (retrouvez le billet sur Le Cas Sneijder). Je m’installe, prends mes aise et me laisse quelques minutes avant d’attaquer ma lecture. Dans le carré devant moi sont assis 3 copains (toujours dans la vingtaine, vendeurs/managers chez Darty). Je ne peux m’empêcher d’écouter les confidences de l’un d’entre eux :

« C’est fou ce que ça change d’avoir un enfant ! Tu vois, moi je suis jeune mais ça m’a changé cette responsabilité. Depuis que Maïwen est née, je ne pense plus comme avant. Vous voyez avant, on sortait, on faisait la fête et je ne regardais jamais ce que je dépensais… Et ben je vais vous dire les gars, aujourd’hui je n’ai qu’une trouille… être à sec. Ca fait quoi… 5 ans que je suis avec Sarah et depuis qu’on est ensemble les gars, y’a pas un mois où je ne mets pas des sous de côté. Vous ne me croyez pas ? Mais je vous assure, les gars ! C’est pas parce qu’on a 24 ans que l’on ne peut pas être sérieux ! Ca vous change, vous, de me voir comme ça, mais je vous jure ! Vous n’avez qu’à regarder (il sort son portable, ouvre l’application de sa banque et leur montre le solde. Ses copains le félicitent). C’est ouf que je fasse ça, les gars, vous montrez tout ce que j’ai, mais c’est important de gérer son argent… surtout avec des enfants ! Faut pas déconner ! Comment je fais ? C’est hyper simple : un virement de 200 euros par mois plus tout mon 13eme mois. Je me fixe 4000 euros par an minimum. Frères ! Y’a pas de secret ! C’est dur, mais sous aucun prétexte je tape dedans ! Même si c’est la déch’ à la fin du mois ! Et Sarah, elle ne le sais pas, ça ! J’ai même inventé des combines pour gagner un peu plus ! Attends que du réglo, vous me connaissez… mais y’a pas de petites économies ! Vous connaissez Spotify ? Wouaih l’application pour écouter toute la musique que tu veux. 9,99 euros par mois. 120 balles par an. Et bien moi je te le fais à 40 euros par an ! T’es chaud ?? Vas-y tu me files 40 euros et tu as Spotify toute l’année ! Ok deal ! Comment je fais ? Je prends un abonnement « Spotify Famille » à 160 euros par an pour 5 comptes et je te mets dans ma « famille ». Tout le monde y gagne ! Et je t’assure que ça marche ! Faut que je fasse ça aussi pour Netflix, Bin, Canal… y’a trop moyen de faire des tunes et que ça arrange tout le monde…. Parce que vous savez, frères, ma plus grosse angoisse ce serait de me retrouver sans rien. Je vais pas squatter le studio de ma mère, y’a pas moyen ! Faut que j’assure, c’est tout… parce qu’avec ce qui se profile, les gars… c’est pas prêt de s’améliorer. »

J’ai cherché longtemps une musique… et puis…

Oscar And The Wolf feat. Tsar B – Back to Black (version film Black)

Crédit photos : Série Métropolisson de Janol Apin, 2015

#LOVEsurVOUS

Laura cuspote

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19 réflexions sur “Brèves de métro

  1. Gwen dit :

    J’adore aussi. Ça provoque plein d’émotions au lecteurs ces tranches de vie, ça raccroche à la réalité… C’est vrai que dans ma bagnole tous les jours, je ne me rends pas toujours compte. Merci pour ces petits bouts de réalité, y’a de la tristesse mais y’a de l’espoir aussi 😉

    Aimé par 1 personne

    • donotracuspote dit :

      Oui, ce nouveau visage de la misère quotidienne fait froid dans le dos. J’imagine qu’il n’est pas le seul dans ce cas-là… les personnes âgées n’intéressent pas beaucoup les médias, c’est pour cette raison que je voulais parler de lui. Merci Séverine pour ton petit mot !

      J'aime

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